On bricole une image, on donne une cohérence aux événements, comme si l'on réparait une injuste maladie. C'est dire que tout récit est vrai comme sont vraies les chimères. Tous les épisodes écrits sont vrais. Mais selon les circonstances ou selon l'humeur du jour, se sont d'autres choses toute aussi vraies qui viennent et qui vont composer une autre chimère.
La chimère de soi est un animal merveilleux qui nous représente et nous identifie. Elle donne cohérence à l'idée que l'on a de soi, elle détermine nos attentes et nos frayeurs. Cette chimère fait de notre existence une oeuvre d'art, une représentation, un théâtre de nos souvenirs, de nos émotions, des images et des mots qui nous constituent. Les hommes sans histoire ont une âme dispersée. Sans mémoire et sans projet, nous sommes soumis au présent comme un drogué qui n'est heureux que dans l'éclair de l'immédiat.
Le seul moyen d'accéder à l'autonomie, forme de liberté extrême, c'est de construire une chimère, une représentation théâtrale de soi, une fascination pour l'inattendu, un amour des rebondissements qui jalonnent le roman de notre vie. C'est pourquoi toute histoire flirte avec le traumatisme, au bord de la déchirure. Si nous n'avions pas d'écorchures, la routine de nos existences ne mettrait rien dans nos mémoires.

